L'Express du 04/07/2002
Malaucène (Vaucluse)
A l'ombre du Ventoux
par Marie Huret
R egardez bien cet homme, assis à l'arrière de sa voiture. Short noir. Lunettes de soleil. Tout à l'heure, il ne sera plus le même. Il l'aura fait. Le Ventoux. 21 kilomètres de côte. Des rampes terribles à n'en plus finir. Etape légendaire du Tour de France. C'est à Malaucène, niché entre le géant de Provence et les Dentelles de Montmirail, que ces fous de grimpée enfourchent leur vélo, en pleine chaleur, sous l'½il incrédule des touristes. «Y arrivera? Y arrivera pas?» s'interroge-t-on à voix basse, aux terrasses des cafés ombragées du cours des Isnards. Grand merci aux platanes, magistraux, pour leur fraîcheur...
«Le matin, ça discutaille sur la place comme il y a trois cents ans»
Un cycliste allemand affiche 1 h 33 au chrono. C'est sa deuxième ascension de la journée. A Malaucène, la vie est ainsi faite: le coureur en bave, il est venu pour ça. Tandis que la tribu des petits mollets, elle, musarde. Le pas léger. Les yeux rivés sur une cascade de façades colorées, dont certaines arborent des enseignes d'époque, pâtisserie, épicerie. A l'intérieur des remparts, les ruelles s'écrivent en provençal: la rue Chaberlin est sous-titrée carreria Chaberlinorum, une symphonie. «Buvez, elle est fraîche», invite une vieille dame, au bord de la fontaine. «Buvez donc, dit-elle, avant de grimper au calvaire.» Avant de tordre ses tongs sur les pavés et de découvrir, au sommet, une vue sublime sur les Baronnies et le Ventoux.
Douze coups à la tour de l'horloge. Midi. Le soleil cogne devant l'église Saint-Michel-et-Saint-Pierre, où des amateurs de pétanque jouent le long d'un curieux banc en pierre: 41 mètres, le plus long de France. «Le matin, ça discutaille sur la place comme il y a trois cents ans», lance Dominique Bodon, le maire du village. Au plus fort des joutes électorales, au bistrot, c'est insulte obligatoire. «C'est une mentalité particulière, glisse Paul Peyre, prof de lettres retraité, pur produit malaucénien. Une mentalité de montagnard, replié sur lui-même, mêlée à l'esprit plus ouvert des gens de la vallée du Rhône.» Le cocktail plaît, notamment, à la chanteuse Dany, une habituée, et à l'écrivain Noëlle Châtelet, s½ur de Lionel Jospin, propriétaire d'un ancien moulin au village. Fini, l'époque où Bédoin, la crâneuse du versant sud, s'attirait les honneurs, tandis que Malaucène, la délaissée du versant nord, rongeait son frein. Tout a changé depuis la découverte du ski perdu. L'histoire est belle. En plus, elle est vraie. «Un jour, au début des années 1930, mon père, instituteur, et ses amis skiaient sur la face sud, raconte Paul Peyre. Au sommet du Ventoux, son ski s'est mis à dévaler. La bande a fini par le récupérer. C'est ainsi qu'on a découvert la beauté sauvage du versant nord.» Plus tard, les élus lui offriront une route et des télésièges. Monter au Ventoux, autrefois, c'était partir à l'étranger. Une poignée d'irréductibles n'y a jamais mis les pieds: hors de Malaucène, point de salut. «Je ne suis jamais parti en vacances, confie le maire. Même quinze jours, c'est trop long! Etre malaucénien, vous savez, c'est une religion.»